Défi écriture Julia et Thomas

Depuis plusieurs mois, j’ai lancé sur mes réseaux un petit défi, qui est surtout un challenge pour moi-même. Une fois par mois, je demande aux abonnés de me donner deux mots, sur une durée de 24 à 48h. Et avec l’ensemble de ces mots, parfois un peu tordus, j’écris un texte, qui est la suite de l’histoire de Julia et Thomas.

Alors, suite aux demandes de mes lecteurs, j’ai décidé de vous poster les textes ici également.

Un joli papillon venait de se poser sur la fenêtre. Julia s’était arrêtée pour le regarder et admirer l’intensité de ses couleurs. Il était d’un bleu aussi puissant que la mer. Le soleil commençait sa descente sur l’horizon. On aurait dit le tableau d’un grand artiste, une magnifique peinture. Mais ce spectacle, elle était seule à l’observer, à profiter de ce miracle qui faisait frémir son cœur de bonheur. Une petite plume de mélancolie se posa sur cette émotion qui la submergeait d’un coup. Ces vacances, elle ne les avait pas prévues. Son ami de toujours, Thomas, l’avait invité à son mariage à la dernière minute.
Elle avait longuement hésité, à vrai dire. Ils avaient vécu tellement de choses ensemble, qu’elle n’avait pas pu refuser. Et pourtant, elle redoutait ce moment. L’amitié et l’amour étaient des sentiments si proches. Lorsqu’ils étaient encore des enfants, seule l’insouciance guidait leurs pas. Ils jouaient tous les jours en bas de l’immeuble, alternant le toboggan et le tourniquet, et ne se chamaillant jamais. En grandissant, elle avait commencé, doucement, à ressentir tout au fond qu’il était bien plus qu’un copain avec lequel on partage des rires et des confidences. Il était l’amour de sa vie, son prince. Elle avait toujours au poignet le petit bracelet qu’il lui avait offert timidement pour ses 18 ans.
Dix ans déjà, et elle ne l’avait jamais retiré. Ce jour-là, ils avaient fait une longue randonnée à cheval. Il savait que c’était son rêve et avait voulu le réaliser. Elle se souvenait encore du magnifique arc-en-ciel qui s’était dessiné dans le ciel alors qu’il la raccompagnait chez elle. Ils avaient failli s’embrasser sur le pas de sa porte. Elle avait eu peur. Alors qu’elle en crevait d’envie. Peur que la passion finisse par s’éteindre, comme une allumette consumée qu’on ne peut plus jamais rallumer. Et depuis ce jour, il n’avait plus rien tenté. Deux ans plus tard, il avait rencontré Rose sur un bateau, et c’était elle qu’il allait épouser. Elle avait perdu.
Après avoir enfilé sa plus belle robe de cocktail, Julia sortit de sa chambre. La blanchisseuse de l’hôtel qui passait dans le couloir, la salua poliment, les bras chargés de serviettes propres. Son cœur battait à tout rompre. Elle allait tenir bon pour lui. Il était l’artisan de son propre bonheur et ce qu’elle voulait aujourd’hui, c’était lui souhaiter le meilleur du monde, et même si elle devait regretter toute sa vie de l’avoir laissé partir.

Elle n’avait jamais pu s’engager avec un autre. Il était gravé en elle pour toujours, et le petit cheval qu’elle s’était fait tatouer sur le pied en était la preuve. Il s’était moqué d’elle gentiment, pensant qu’il s’agissait d’une licorne. Jamais il n’avait fait le rapprochement avec ce moment qu’ils avaient partagé tous les deux près du lac. Julia en avait noirci des pages de carnet pour vider le trop plein d’amour de son cœur. Elle avait connu des hommes oui, mais aucun ne portait le même parfum que Thomas. Aucun n’avait cette douce tendresse au fond du regard. Il n’y avait que lui pour oser la secouer, pour la faire avancer. Cette foutue procrastination qui lui causait toujours bien des soucis, Thomas la combattait avec sa philosophie de vie désarmante. Il avait sur elle une influence naturelle et un tempérament calme qui savait l’apaiser immédiatement. Ils avaient grandi à la montagne et passaient beaucoup de temps près de la rivière qui coulait au milieu de leur village. Parfois, ils admiraient une famille de tourterelles qui avait fait leur nid tout près. Avec lui, elle n’avait jamais eu peur de rien, et même pas des ours qu’ils auraient pu croiser dans le secteur. Et pourtant, aujourd’hui, elle se retrouvait dans le couloir de ce bel hôtel, les jambes tremblantes, dans sa robe à fleurs et son tricot blanc. Elle aurait tant aimé pouvoir faire demi-tour, retourner à sa chambre et enfiler vite son pyjama. Se cacher sous les couvertures comme quand on est enfant et qu’on ne veut pas affronter le monde extérieur et la réalité. Que sa maman lui prépare un bon chocolat chaud dans la cuisine avant de la prendre dans ses bras pour la bercer comme un bébé.

Elle se rappelait de ces soirs d’automne, quand Thomas passait la nuit dans leur petit appartement, pour que ses parents puissent sortir en amoureux. Sa mère, Virginie, leur préparait toujours des raviolis. Ils buvaient une menthe à l’eau. Et il y avait son fameux pudding pour le dessert. C’était leur repas favori. Puis, avant de se coucher, ils sortaient de l’armoire des cartons remplis de jeux de société et faisaient quelques parties. Ils étaient tous deux aussi mauvais joueurs l’un que l’autre. Alors ça se concluait en bataille d’oreillers, avant que les parents de Julia interviennent et les mettent au lit. Sa mère était orthophoniste et avait une patience d’ange avec les enfants, mais l’heure, c’était l’heure. Après qu’elle eut fermé la porte, ils finissaient toujours par se rejoindre, à petits pas de plume, comme des funambules, bien après que le soleil se soit endormi dans son côté du ciel.
C’était après l’histoire du bracelet, qu’il avait eu envie de changer d’air. Son parrain était producteur de cannes à sucre au Brésil. Il invitait depuis longtemps ce filleul qu’il ne voyait jamais, à lui rendre visite. Thomas avait pensé que c’était un bon moyen de prendre du recul par rapport à elle. Il avait foncé, rempli d’une motivation inattendue. Sa vie, il allait la redessiner avec un pinceau tout neuf et de couleurs vives et pleines d’énergie. Il lui avait envoyé quelques cartes postales au début, quelques messages, et puis, progressivement, de moins en moins. Elle avait appris plus tard qu’il avait été engagé comme cuisinier sur un paquebot de croisière. Rose avait le même âge que lui, elle était chanteuse dans le spectacle proposé le soir aux passagers. Ils avaient eu le coup de foudre, comme au cinéma. Et depuis cet instant précis, elle était devenue sa reine.

Il ne leur avait fallu que trois mois pour tout organiser. Ils étaient visiblement très pressés d’unir leur destinée. Amère, Julia s’était dit qu’il avait dû la mettre en cloque. Et que bientôt, elle serait tellement grosse qu’il regretterait son choix. Mais non, ce n’était même pas ça. Juste un désir furieux de faire battre leurs cœurs à l’unisson, officiellement.
Le jour où il l’avait appelée, la voix tremblante, pour le lui annoncer, elle avait vu rouge. Elle s’était retenue de lui raccrocher au nez, et puis elle s’était dit qu’il n’y pouvait rien. Il était libre, c’était comme ça. Elle avait fixé le bouquet de tournesols que sa nièce lui avait cueilli la veille, là dans le vase. Avait respiré très profondément, mais sans que ça puisse s’entendre à l’autre bout du fil. La lumière du soleil exécutait comme une chorégraphie sur les murs du salon. De l’autre côté de la pièce, un miroir lui renvoyait le reflet d’une fille triste et perdue. Par la fenêtre, son regard s’envola vers le sommet de la montagne toute proche. L’hiver était loin maintenant, mais au fond de son âme, désormais, il ferait toujours froid.
Elle avait passé la soirée, comme anesthésiée. Demain, il faudrait remettre le masque de la jeune femme volontaire et forte, mais demain. Elle avait dîné, ou plutôt grignoté, devant un film racontant les mésaventures d’une astronaute perdue dans l’espace. Le maquillage qu’elle portait avait fini sa vie dans des torrents de larmes. Elle ressemblait à un clown déprimé sans son jaguar apprivoisé.

Pourtant, quand son prénom s’était affiché sur l’écran de son portable, elle y avait cru. Comme à chaque fois. Qu’il avait compris que c’était elle, et pas une autre. Qu’il voulait tout recommencer à zéro. C’était un clin d’œil de la vie. Elle avait déjà préparé ses réponses, comme une pièce de théâtre dont elle avait appris le rôle par cœur.

Mais elle avait été déçue, une fois de plus. Et maintenant, elle était fatiguée de ces attentes qui pesaient sur son cœur. Pendant quelques jours, elle avait sombré dans des ténèbres abyssales. Son chagrin avait formé des circonvolutions interminables autour de ses espoirs anéantis.

Un mariage… Même si ce n’était finalement qu’un bout de papier. Elle n’avait pas noté cette date fatale sur son calendrier, comme si ça pouvait la rendre moins réelle. Et pourtant, elle avait dit « Oui, je serai là », sans s’en rendre compte vraiment. Sur le coup, elle n’avait pas trouvé les arguments pour refuser l’invitation.

Une fois le choc passé, elle s’était dit que ce serait un défi à relever. Et que si elle surmontait cette épreuve, sans trop de mal, c’est qu’elle était sur la bonne voie. Sa belle assurance prendrait des coups sur la tête. Ces étoiles, qu’ils aimaient tant regarder ensemble, ne brilleraient plus jamais de la même lumière. Ils admireraient peut-être leur beauté, chacun de leur côté, dans une jolie synchronisation. Mais plus jamais côte à côte.

Tout ça pour un baiser raté. Tout ça à cause de ses angoisses.

Tant pis pour elle. Il était amoureux de Rose. Elle allait mettre ses sentiments en confinement. Ses plus beaux souvenirs aussi. Il en était l’acteur principal. Leurs Noël d’enfance, les anniversaires qu’ils avaient partagés… Et puis, leurs conversations qui duraient des heures, pendant lesquelles le temps se mettait en pause. Leurs débats passionnés sur le nouveau Star Wars, ou la dernière reprise de Michel Berger. Jamais il n’y avait de silence entre eux.

Désormais, il n’y avait plus aucun bruit chez elle.

La salle de réception était baignée d’un soleil couchant magnifique. Les petites sœurs de la mariée avaient placé des arches de ballons un peu partout dans la pièce, et de jolis bouquets d’orchidées étaient accrochées sur les chaises. Lorsque Julia s’installa, elle ne put s’empêcher de ressentir pleinement la magie de l’instant. Même si ça lui brisait tout ce qu’il lui restait dans le cœur. Elle respira profondément. Finies les tergiversations. Machinalement, pour se donner une contenance, elle attrapa du bout du doigt la petite perle qui pendait, élégamment, autour de son cou. Et puis, la musique avait retenti. Les invités s’étaient tus. Thomas s’avançait dans l’allée au bras de sa mère, un sourire lumineux sur les lèvres. Une nouvelle aventure commençait pour lui, et son avenir lui semblait radieux. Il était si beau dans son costume cintré, qu’une vague de chaleur, une pulsion irrésistible, submergea Julia de la tête aux pieds. Un désir impérieux qu’elle eut bien du mal à contrôler.Il fallait qu’elle sorte, qu’elle prenne l’air. Sinon, elle allait faire une grosse bêtise.Hurler ses sentiments au beau milieu de la cérémonie, et mener une révolution qui ne mènerait à rien.Il était si loin le temps de l’enfance, lorsqu’à l’école, on les appelait « les jumeaux », tant ils étaient sans cesse collés l’un à l’autre, en toute innocence.Désormais, Julia ne pensait qu’à une chose, le kidnapper, là devant tout le monde, le séquestrer même tant qu’il ne l’embrasserait pas une deuxième fois. Fermer la porte à clé pour le garder rien que pour elle. Et rattraper toutes ces nuits où elle n’avait rêvé que de ça…